Invisible
Compagnie La Mue/tteNote d'intention
Demain, je vais devenir invisible.
Demain, c’est mon anniversaire et j’aurai 50 ans.
Je suis une femme, donc demain, cape d’invisibilité, voile d’invisibilisation, trou noir, péremption.
Ce n’est pas une opinion personnelle, ce sont les chiffres des statistiques. La synthèse des études. C’est un peu effrayant parce que jusqu’à aujourd’hui déjà, ma “condition de femme” ne m’offrait ni égalité des chances, ni privilèges vraiment enviables. Mais maintenant, en plus, je vais devoir apprendre à vivre dépourvue de missions importantes que m’avait confiées notre société, au regard d’un certain déterminisme biologique et idéologique. Être belle, douce, attentive, pondérée, érotique, mais discrète. Et mère avant tout. Féconde et maternante. Inutile de préciser que par société, je sous-entends mon meilleur ennemi, le Patriarcat. Patou pour les intimes. Parce que oui, j’ai une relation intime avec lui, pleine de promiscuité, de violences personnelles et interpersonnelles. Et de soumission, parfois volontaire. Le fruit d’une construction séculaire aux multiples entrées qui impose LA féminité comme un dogme. Et comme une denrée périssable. Demandez aux comédiennes. Quels rôles cathartiques peuvent-elles incarner dans cette tranche d’âge qui précède La Vieille des contes de fées ? Rien qui n’intéresse notre Patou. Donc avant de disparaître complètement de votre champ de vision, je vous propose une petite fantaisie théâtrale pour tenter de démêler les fils de ce guet-apens millénaire, de comprendre pourquoi, même indépendamment de la question de notre “fraîcheur” et de notre potentiel reproducteur, nous sommes oubliées des livres d’Histoire, d’Art, de Sciences ; minoritaires en politique, dans les médias, dans les comités de direction et dans la rue.
Pourquoi peut-on préférer croire, par confort, que c’est comme ça… Parce que “de tout temps”, ça a été comme ça ?
La démarche initiale se voulait sérieuse, documentée. Mais plus j’apprenais, plus je découvrais des énoncés ridicules, des oublis suspects, des théorisations caricaturales, des croyances grotesques, des démonstrations scientifiques nauséabondes pour expliquer ou justifier un ordre du monde. La liste indigeste des nombreux arguments prenait la tournure d’un best of de citations misogynes et transformait mon désir de conférence poétique en farce satirique. Tellement c’était con. Alors allons-y. Tant qu’à parler d’effacement, de négation, d’humiliation, autant en rire. C’est quand même confondant de noter par exemple que, dans les Quatre fantastiques, quand on crée un groupe de super-héros, déjà, il n’y ait qu’une femme (un bon syndrome de la schtroumpfette mais passons), et qu’en plus le super pouvoir qu’on lui octroie, c’est celui de l’invisibilité…. Quel hasard ! Autre exemple : au XIXè siècle, des scientifiques établissent une hiérarchie des capacités intellectuelles entre les hommes et les femmes en argumentant sur la différence de périmètre crânien et de volume cérébral… sans jamais prendre en compte la différence de taille globale entre les deux genres. Il se trouve que c’est juste proportionnel, mais ça, aucun professeur n’y avait pensé ! C’est gros non ? Pas autant que le cerveau des hommes bien sûr, mais quand même…
Et que dire de la “découverte” du clitoris, absent de tous les manuels scolaires jusqu’en 2017… Bref, les exemples sont foisonnants, sur tous les sujets et c’est franchement risible.
Donc, avec mon costume de femme invisible, je vais tenter de manipuler toute cette matière poisseuse qui offre généreusement à la moitié de l’humanité, le pouvoir de disparaitre “ systématiquement ”. Ah, c’est beau la magie ! Et faire entendre ma voix. Exprimer clairement une pensée, une parole assumée. Me rendre visible et audible avec ou sans cagoule de marionnettiste.
Delphine Bardot
Distribution
Conception, mise en scène, interprétation et construction Delphine Bardot
Accompagnement artistique et création sonore Santiago Moreno
Texte Elio Jacquel
Regard extérieur, direction de jeu Sophie Langevin
Regard dramaturgique Julie Postel
Assistanat à la construction, costume Lucie Cunnighamm et Émeline Thiérion
Manipulation invisible, régie de plateau Alexandre Lipaux
Création lumières et régie Frédéric Toussaint
Soutiens
COPRODUCTION, ACCUEILS EN RÉSIDENCE ET PRÉ-ACHATS Le Sablier – CNMa, Ifs – Dives-sur-Mer | Le Mouffetard – CNMa, Paris | La Manufacture – CDN | FMTM – Festival Mondial des théâtres de marionnettes, Charleville-Mézières
ACCUEIL EN RÉSIDENCE Le LEM – Lieu d’Expérimentation Marionnette, Nancy
PRÉ-ACHAT THR – Théâtre Halle Roublot de Fontenay-sous-Bois